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Hommage à Robert Goute

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Page 2 : Hommage à Robert Goute

 

→ Article paru dans la Revue Historique de la Défense. Numéro 279 - 2ème trimestre 2015.

 

 

 

Robert GOUTE (1919-2014)

adjudant-chef, tambour-major de la Musique de l’air.

 

 

 

Robert GOUTE s’est éteint le  15 décembre 2014, à quelques  jours de son 95ème anniversaire.

Dans bien des domaines, Robert Goute aura  montré la voie de l’excellence. Le degré de perfection et la précision constante démontrés tout au long de sa carrière professionnelle, en font un artiste d’exception, dont la notoriété a largement dépassé le cadre de nos frontières. Pour nombre de musiciens militaires de générations différentes, Robert Goute aura symbolisé  « la » référence.

 

Adjudant-chef Robert Goute

(collection Jean-Louis Couturier)


Contexte historique

Issu d’une famille d’artisans implantés dans le Val d’Oise, Robert Goute est initié par son père, dès son plus jeune âge, à  « battre la caisse », conformément à la tradition familiale qui se transmet de père en fils. Très tôt, le jeune garçon montre des dispositions étonnantes pour la pratique du tambour. Il peut ainsi intégrer rapidement la formation musicale des Sapeurs-Pompiers de Domont, que dirige son Papa. Remarqué par Gabriel Defrance (1878-1952), emblématique tambour-major de la Musique de la Garde républicaine, il a le privilège d’être invité à suivre l’enseignement dispensé par ce dernier. En effet, à cette époque, les tambours de la Garde sont les détenteurs d’une tradition  « historique », apanage d’une certaine virtuosité technique, jalousement conservée. Les partitions spécifiques sont plutôt rares.  Au cours des siècles précédents, la tradition orale a longtemps  prévalu en matière d’enseignement du tambour. En dépit de quelques ouvrages sommaires parus au XIX° siècle, il n’existait pas de véritables traités dédiés à l’apprentissage du tambour, et les contours même de l’écriture instrumentale restaient mal définis. Les partitions relatives au répertoire historique étaient quasi inexistantes (1), ceci  est d’ailleurs paradoxal si l’on considère que le tambour est l’un des instruments les plus anciens en usage aux armées. L’une des premières  méthodes détaillant la technique particulière du tambour vit le jour dans le giron même de la Garde,  sous l’autorité d’Alexandre Raynaud (1876-1959), instrumentiste de grande valeur, chef-tambour de cette phalange musicale. Ainsi, d’emblée, le jeune Robert fut instruit dans la pure tradition de l’École française du tambour d’ordonnance, lignée dans laquelle il s’inscrivit pleinement.

 

Un virtuose d’exception

Robert Goute aurait certainement entrepris une carrière à la Musique de la Garde, s’il n’avait pas répondu présent à la campagne de recrutement lancée par la capitaine Claude Laty, chef de la Musique de l’air, formation toute récemment créée à la suite de la prise d’identité de cette nouvelle armée. Si bien qu’il s’engage dans l’armée de l’air, au mois de décembre 1937, après réussite au concours d’instrumentiste, alors qu’il est tout juste âgé de 18 ans.

Jeune virtuose, il est intégré à la batterie d’ordonnance, au pupitre des tambours, où il confirme ses excellentes dispositions, valorisées par un travail acharné. Le tambour-major Maurice Bonnard confie au sergent Goute l’instruction du pupitre dont il devient le leader naturel. Robert Goute s’applique à instruire efficacement ce pupitre pour lequel il compose des exercices, puis des pièces spécifiques, telles les « Marches de l’air », destinées aux exercices en ordre serré et défilés, qui seront adoptées en 1948. Animé d’un sens naturel pour les responsabilités, il est nommé tambour-major adjoint, puis tambour-major (1950) de la Musique de l’air, au départ de Maurice Bonnard.

Redoutable perfectionniste, d’une précision extrême, Robert Goute amena le pupitre des tambours de la Musique de l’air (composé de 12 instrumentistes) à un niveau d’une rare virtuosité, unanimement reconnue, en termes d’uniformité, de synchronisation et de musicalité.

Au début des années 1960, en plein essor du microsillon, conduit par son mentor, le pupitre des tambours de la Musique de l’air, réalise deux enregistrements (un 45T, puis un 33T) sous le titre « Répertoire du tambour français ». Pour la première fois en France, un enregistrement était consacré exclusivement au tambour d’ordonnance, avec la mise en valeur d’un répertoire composé de pièces historiques et contemporaines. Ces deux enregistrements obtinrent un succès considérable et furent largement exploités par le cinéma, la télévision et la radio.

Parmi les pièces contemporaines, Robert Goute présenta tout un panel de compositions nouvelles de son cru, illustrant les subtilités de la technique française du tambour d’ordonnance.

Ces œuvres magistrales démontrèrent l’exceptionnelle richesse des possibilités du tambour militaire, et suscitèrent un regard nouveau sur la manière de considérer l’instrument. Parmi ces compositions citons celles incontournables, aujourd’hui entrées dans le répertoire usuel : « Réveil des Ailes Françaises », « Rigaudon Artistique », « Réflexes », « Self Control », « Fantaisie Percutante », « Marches Roulées », etc.

Dirigé de mains de maître, l’exceptionnelle virtuosité de cet ensemble, sans équivalent, conféra rapidement une importante notoriété à ce pupitre représentatif à lui seul de la technique française, et indissociable de la Musique de l’air.

 

L’enseignement

Particulièrement attaché à la transmission du savoir, Robert Goute publia, en 1956, le premier volume de sa méthode « Le tambour d’ordonnance, sa pratique, son enseignement », qui s’avéra le premierouvrage traitant de la technique moderne. Effectivement,  il revient à l’auteur d’avoir présenté une nouvelle façon d’écrire une partition dédiée au tambour, notamment par le recours à une seule ligne en remplacement de la portée usuelle, inappropriée (2), d’avoir proposé un doigté (main droite ou gauche) pour chaque figure rythmique, et d’avoir quantifié avec une extrême précision le débit du roulement standard, affecté aux différents tempi. Cet ouvrage, déjà particulièrement novateur par son contenu, était agrémenté d’un disque 30 cm, assurant la  démonstration par l’exemple. Deux autres volumes suivront. Ils traiteront à la fois de la technique et du répertoire français et étranger. Robert Goute avait en effet sollicité les principales ambassades représentées à Paris, afin d’obtenir des partitions significatives.  La plupart des Nations adressèrent alors un exemple représentatif de leur répertoire national. Ainsi le volume 3 du « Tambour d’ordonnance » se révéla rapidement comme l’ouvrage de référence, présentant un vaste répertoire de compositions jusqu’alors inconnues.

Il n’est pas vain d’affirmer  qu’en France Robert Goute contribua à donner au tambour d’ordonnance ses véritables lettres de noblesse. La diffusion de ses nombreuses méthodes instrumentales lui conféra une renommée internationale. (Plusieurs universités américaines adoptèrent les ouvrages d’enseignement, notamment pour l’instruction des élèves du « marching-band » local).

Robert Goute contribua particulièrement à la notoriété de l’Ecole française du tambour, tissant tout au long de son existence des liens étroits avec de nombreux correspondants, issus notamment de Suisse, des Etats-Unis et du Canada, qui se montrèrent soucieux d’acquérir les préceptes propres à la technique française.

Adjudant-chef Robert Goute

(collection Jean-Louis Couturier)

Le Tambour-Major

Doté d’une prestance naturelle et d’un charisme affirmé, Robert Goute excella bien sûr dans sa fonction de tambour-major lors des cérémonies, mission dans laquelle il s’investit tout particulièrement, devenant, grâce à la précision de sa gestuelle et de sa parfaite maîtrise du maniement de la canne, le modèle du genre. Le fruit de son expérience fut à l’origine de la rédaction du « Manuel du tambour-major », publié en 1962,  premier ouvrage didactique traitant de cette discipline, qui sera adopté par l’ensemble de la profession.

Dès 1956, à la direction de la batterie-fanfare de la Musique de l’air Robert Goute révéla l’ensemble de ses qualités artistiques. Travailleur acharné, Robert Goute éleva cet ensemble – tout comme il l’avait fait pour le pupitre des tambours – à un très haut niveau artistique, apprécié et reconnu. Musicien confirmé, il transgressa sa fonction de tambour-major et s’affirma d’emblée comme un véritable chef d’ensemble musical. Complice du capitaine Jacques Devogel  (1926-1995), chef-adjoint de la Musique de l’air, créateur du répertoire moderne de la batterie-fanfare, Robert Goute participa activement à l’éclosion de ce genre nouveau et inattendu. Sous sa direction experte, la « BF » de l’air devint rapidement l’archétype du genre. Largement diffusé par plusieurs séries d’enregistrements discographiques, le modèle « air » fut adopté aussi bien par les formations musicales des autres armées que par les sociétés musicales civiles. Robert Goute sollicita de nouveaux compositeurs, de sensibilités différentes, afin d’étoffer le répertoire de la batterie-fanfare (3). Cette heureuse initiative concourra à conforter la pérennité du genre, et de répondre aux exigences du public.

De par ses qualités humaines et professionnelles, Robert Goute acquit la confiance et le respect des chefs successifs de la Musique de l’air : Claude Laty (1936), Roger Fayeulle (1940), Robert Clérisse (1942), Paul Liessenfelt  (1955), Jean-Gallet (1962), Jacques Devogel (1970). Technicien hors pair, ses avis et conseils furent recherchés par des personnalités musicales aussi diverses que Guy Luypaerts, Henri Dutilleux, Maurice Jarre et  bien d’autres, avec qui il collabora de façon régulière.

L’adjudant-chef Robert Goute quitta le service actif le 1er mars 1970, à sa demande, après 31 ans de service.

 

Batterie-Fanfare de l'air - Direction Robert Goute

(collection Jean-Louis Couturier)


Un rayonnement exemplaire

Pleinement investi en parallèle à son activité professionnelle, au sein de la pratique musicale en milieu amateur, Robert Goute qui tenait son métier et sa fonction en haute estime, rayonnait particulièrement dans sa mission de formateur, arpentant les régions de France, à l’invitation de toutes les fédérations. Il consacra ainsi la deuxième partie de sa carrière à l’enseignement, dispensé le plus souvent par le biais de sessions de formation. Aussi, pour beaucoup de jeunes instrumentistes, il fit briller l’étincelle en suscitant de nombreuses vocations, orientées vers la profession de musicien militaire.

Artiste de valeur, éminemment tourné vers la jeunesse, Robert Goute fut en 1980 à l’origine de la création de la Confédération Française des Batteries-Fanfares, dont il fut le président d’honneur. En 1989, à la demande de Jean-Noël Jeanneney, responsable des manifestations liées aux commémorations du bicentenaire de la Révolution Française, Robert Goute est chargé d’assurer la coordination des 1000 tambours lors d’ un gigantesque défilé imaginé par Jean-Paul Goude. Fort de ce succès international, Robert Goute créera l’Association « Les Tambours de 89 », destinée à promouvoir l’École française du tambour d’ordonnance.

 

Robert Goute était titulaire de la Médaille militaire ;

Chevalier de l’Ordre National du Mérite (décoration remise le 19 janvier 2000 par le chef d’état-major de l’armée de l’air) ;

Chevalier dans l’Ordre des Arts et Lettres ;

Médaille d’or de la Jeunesse et des Sports.

 

Robert Goute avait été reçu en 2012 par le général Denis Mercier, chef d’état-major de l’armée de l’air. Lors de cet entretien Robert Goute avait remis au CEMAA une paire de « baguettes d’honneur », à titre de reconnaissance envers l’armée de l’air, à laquelle il était très attaché. Robert Goute disparaît à l’âge de 95 ans alors qu’en cette année 2014, l’armée de l’air commémorait le 80ème anniversaire de sa création.


Nous garderons de Robert Goute l’image d’un homme droit, cultivé et éduqué, d’une grande prestance, associée à celle d’un musicien accompli, tout dévoué à son art. Robert Goute a eu l’immense mérite de faire partager le fruit de son savoir et de son expérience au plus grand nombre, notamment par le biais de la diffusion d’ouvrages désormais incontournables. Véritable pédagogue, toujours disponible et à l’écoute, il a su être un conseiller avisé, d’une grande modestie.

 

Que le mot « tambour » ou « tambour-major » soit aujourd’hui, dans l’esprit du public, directement associé à son nom, démontre bien à quel point son action a été bénéfique.

 

major sous-chef de musique

Jean-Louis Couturier


notes :

(1) Peu d’exemples consacrés au répertoire du tambour nous sont parvenus, hormis la trame servant de support rythmique aux différentes marches composées par Jean-Baptiste Lully (1632-1687). Ce constat prévaut également pour la période consacrée au Ier  Empire. En effet, il semblerait que les reconstitutions postérieures des « célèbres » marches de l’Empire ou «Batteries d’Austerlitz » ne reposent sur aucun document.

 

(2) Au préalable, Robert Goute avait présenté l’idée à Madame Yvonne Desportes (1907-1993), 1ER Grand Prix de Rome de composition (1932), professeur de solfège au Conservatoire de Paris. Passionnée par le domaine des percussions, ce  compositeur émérite avait montré son intérêt pour le sujet, en adoptant, elle-aussi, la portée à une seule ligne.

 

(3) Issus du milieu « air », les principaux compositeurs sollicités contribuèrent à élaborer un répertoire suffisamment éclectique. Ainsi, Roger Fayeulle (1913-1979), ex-chef de la Musique de l’air, puis chef de la musique de scène à l’Opéra de Paris présenta de nombreuses œuvres classiques. De son côté  Guy Luypaerts, qui avait été instrumentiste à la Musique de l’air peu avant de devenir l’accompagnateur de Charles Trenet et d’Edith Piaf, contribua à développer un large répertoire se rapprochant du jazz ou de la variété.

 

(4) Nanti du 1ER Grand Prix de Rome de composition (1938), Henri Dutilleux (1916-2013) s’engagea pour servir au sein de la Musique de l’air de 1939 à 1942.

Crédit photographique : Collection Jean-Louis Couturier.

 


 
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